domingo, 15 de junio de 2014

Découverte de 7 bras gauches dans une tombe

« Franchement, on n'a jamais rien vu de semblable. » Des pratiques étranges, Bruno Boulestin en a rencontré, pourtant, dans sa carrière d'anthropologue (au laboratoire Pacea). Mais quand une équipe d'archéologues français est venue lui montrer ce qu'elle avait découvert, il en est resté pantois. Sept bras amputés, tous gauches, jetés au fond d'une fosse, c'est assez exceptionnel…
L'affaire se situe autour de 4000 ans av. J.-C. On est dans les quelques millénaires cruciaux dans l'histoire de l'Europe qui ont mis fin à la préhistoire. Ce que les archéologues appellent le Néolithique, qui signe l'arrivée de l'agriculture et l'élevage sur le continent européen.
Au départ, c'est une archéologie tranquille, quotidienne. Quelque part en Alsace, un projet d'extension d'un surface commerciale met en branle un mécanisme désormais classique : si la zone risque d'avoir abrité des activités humaines par le passé, il faut le vérifier par un test rapide. Ce qui est fait. Et effectivement, il y a bien quelques traces, d'époques reculées. Pas franchement éblouissantes, disons-le, mais suffisantes pour engager des fouilles.
Le marché échoit à une petite société privée, Antea Archéologie. À l'été 2012, ils fouillent les deux hectares, en pleine campagne, près du village de Bergheim dans le centre de l'Alsace. Et ils tombent sur ces grands silos enterrés dans lesquelles ces populations du Néolithique stockaient leurs grains. Il y en a beaucoup, soixante en tout. De temps en temps, ils y découvrent des corps. Rien d'étonnant à cela. À l'époque, dans l'est de la France, c'est comme cela que ces populations inhument leurs défunts. Au point que les archéologues ne soient plus trop sûrs aujourd'hui, que ces fosses aient d'abord servi de silos.
Mais dans l'une des fosses, il y a quelque chose d'anormal. Les archéologues y découvrent un enchevêtrement de squelettes. Ils le fouillent méticuleusement, os après os. « La fouille nous a pris trois semaines, un record pour ce genre de fosse, explique Bertrand Perrin, l'archéologue responsable du chantier. Peu à peu, ils comprennent qu'ils ont affaire à un épisode tragique.
Au fond de la fosse, il y a d'abord un homme, battu à mort. Des coups sur la tête surtout, sur le thorax et sur l'épaule. Des coups de pics, ou de quelque chose d'approchant, en os ou en bois de cerf par exemple. Et l'homme n'a plus de bras gauche, coupé entre coude et épaule. Était-il vivant, venait-il de mourir quand cela s'est produit, impossible de le savoir. Mais il ne s'était pas décomposé quand l'amputation a eu lieu. Il ne s'agissait donc pas de rituels exercés sur les squelettes comme les archéologues en connaissent ailleurs dans le monde.
Des bras, il y en a justement. Juste en-dessous de lui. Les fameux sept bras gauche. Tous coupés, là aussi, entre coude et épaule. Les exécutants semblent avoir utilisé quelque chose de lourd, sans doute un genre de hache, pour trancher les os. Puis avec des outils aiguisés, ils ont sectionné les chairs et les tendons. Ils ont aussi brisé chacun des bras, et démantibulé les mains.
Puis ils les ont jetés tout au fond de la fosse. Celui de l'homme se trouve peut-être parmi eux. Mais malgré quelques ressemblances deci-delà, les anthropologues ne peuvent le certifier. En tout cas, ce sont des bras d'adulte. Sauf un, qui était celui d'un adolescent. Ou d'un enfant.

Le mort et ceux qui l'accompagnent

L'homme amputé n'est pas seul dans la fosse. Au-dessus de lui, les exécutants ont placé d'autres corps. Ceux-là ont leurs bras. Il y a un autre homme, deux femmes et quatre enfants. Visiblement jetés là, sans grand ménagement, et en même temps. Les squelettes sont en effet entremêlés, empilés, sur le ventre ou sur le dos. « Les os sont à leur place dans le squelette, là où ils s'articulent », explique Fanny Chenal, anthropologue à Antea, qui a conduit la longue et minutieuse étude des ossements. Ce qui indique que ce n'est pas un ossuaire qu'on a vidé dans la fosse. Ce sont bien des cadavres entiers qu'on y a jetés. « Et la tombe est restée ouverte quelque temps, au moins une semaine », indique Fanny Chenal, d'après l'étude des petits déplacements des squelettes dûs à la décomposition.
Dans de nombreuses cultures, un peu partout dans le monde, les morts surnuméraires sont des proches d'un personnage souvent important, qui sont tués ou se tuent pour l'accompagner dans la mort. C'est une hypothèse vraisemblable dans bon nombre d'inhumations de cette époque. Mais dans ce cas, le défunt est clairement reconnaissable à sa position en chien de fusil. Ce qui n'est le cas d'aucun des corps ici. S'agit-il, cependant, des membres d'une même famille ? L'ADN est resté malheureusement muet. En tout cas, huit morts enterrés en même temps, dont un avec des traces de violence, cela suggère plutôt des morts provoquées que naturelles.
Alors, de quoi s'agit-il finalement ? Des combats entre tribus ? De représailles, où les assaillants de l'homme auraient payé leur meurtre de leur bras gauche ? Ou enfin s'agit-il d'un sacrifice, un rite ? « On peut tout imaginer » sourit Bruno Boulestin.

Le Monde: http://archeo.blog.lemonde.fr/2014/06/12/la-tombe-aux-sept-bras-gauches/